Entrevista — 12 Janeiro 2014
SERGUEI FILIN: BOLCHOI EM GUERRA !

Serge Filin

Serguei FILIN – La plus grosse atteinte a été surtout faite sur moi personnellement! J’essaie de penser comment guérir le plus vite possible. Le processus médical est en cours, j’ai subi 25 opérations, il y en aura d’autres pour améliorer ma vue et je vais régulièrement en Allemagne suivre des soins.

Pouvez-vous continuer à exercer vos fonctions?

Je reste directeur artistique. Le nouveau directeur du théâtre ne m’a rien annoncé d’autre, mes yeux me permettent de travailler et c’est le plus important. Quand je suis rentré à Moscou en septembre, juste pour le début de la saison, j’étais inquiet. Je n’avais eu aucun moment de préparation. Dès le premier jour, j’ai annoncé les plans de la saison: l’entrée au répertoire de Marco Spada de Pierre Lacotte, une création de Jean-Christophe Maillot sur La Mégère apprivoisée, La Dame aux Camélias dans une version spécialement adaptée pour nous par John Neumeier. Restent au répertoire les pièces de Ratmansky, sauf Le Boulon et les anciennes créations de Grigorovitch (directeur du ballet du Bolchoï de 1964 à 1994, NDLR) comme Spartacus, Ivan le Terrible, L’Âge d’or ou Roméo et Juliette, qui sont l’or du Bolchoi. C’est de retour à Moscou que j’ai réalisé que, pendant neuf mois, je n’avais en fait jamais cessé de travailler. Dès que je le pouvais, par téléphone, par Internet, je restais quotidiennement en contact avec les chorégraphes, les directeurs de compagnie et Galina Stepanenko, qui assurait mon intérim et reste aujourd’hui mon bras droit.

Tout le monde a parlé de votre courage. Qu’est-ce qui vous a tenu?

D’abord l’amour. J’ai une femme formidable, des enfants, une mère, une sœur. Ils luttaient pour moi. La moindre des choses était de me battre à leurs côtés. Ensuite, ma vie c’est le théâtre, ce n’est pas un travail, c’est beaucoup plus. Tout de suite après l’accident, j’ai continué à faire équipe avec le Bolchoi, j’ai vu qu’il avançait, que des relations sincères s’établissaient entre les professeurs du théâtre, que les projets que j’avais initiés se poursuivaient, que la compagnie faisait un travail formi­dable, se soudait et triomphait en Russie et en tournée. À mon retour, j’ai été saisi de voir les progrès accomplis par le danseur american David Hallberg, que j’avais moi-même invité dans la compagnie, ou par ­Vladislav Lantratov qui a brillé à Paris dans Illusions perdues.

Votre entraînement de danseur vous a-t-il aidé?

Hélas, depuis l’attentat, les médecins me l’interdisent strictement. Mais dès que j’aurai leur feu vert, je me précipite pour prendre la classe.

L’attentat a-t-il permis de réformer certaines mauvaises pratiques du Bolchoi?

Il faudrait moins de paroles et plus d’action. La situation était compliquée quand j’ai pris mes fonctions. Je serais heureux si mon sacrifice donne la chance au Bolchoï d’un nouveau départ, en se débarrassant des révoltes, des intrigues, des jalousies. Mais aujourd’hui, il est très difficile de dire à quel point c’est le cas. D’ailleurs, toutes les compagnies sont délicates à diriger; L’Opéra de Paris, l’American Ballet Theatre de New York…

Le Bolchoi plus que les autres, à cause de la manière dont les politiques et les oligarques protègent certains danseurs.

S’il y a ce genre de questions, elles ne concernent que le directeur général. Pour ma part, je peux vous assurer que pendant trois ans toutes les décisions artistiques ont été prises seulement par le directeur général et moi, sans pression, dans son bureau. La meilleure preuve? Eugène Onéguine. Les répétiteurs du ballet n’ont pas voulu donner la première à Svetlana Zakharova (la grande étoile du Bolchoï, également députée, NDLR). C’était strictement leur droit et il a été respecté. Ça n’est pas du tout normal que, vexée de ce choix, elle ait décidé de ne pas le danser du tout. Si j’avais été là, j’aurais pu lui parler.

Vous avez un garde du corps?

Quelqu’un m’accompagne ; ça n’est pas lié à un danger éventuel mais à la nécessité d’avoir de l’aide de temps en temps.

Tsiskaridze, votre rival qui revendiquait la direction du théâtre, a été nommé à la tête de la prestigieuse école Vaganova, à Saint-Pétersbourg. Où en sont vos relations?

S. Petersburg n’est pas si loin de Moscou et la nomination de Tsiskaridze a été décidée sans relation avec les ­événements de Moscou, parce que c’est le meilleur professeur de danse du monde (rires). La rivalité, c’est comme l’amour: quand on l’a en soi, ça ne peut pas finir.

Vos agresseurs ont été condamnés à six ans de prison et font appel. Êtes-vous satisfait de ce verdict?

C’est difficile à dire. Je n’ai pas plus eu envie de punir que de vitrioler qui que ce soit. Comment, dès lors, juger la punition? Qui me rendra mes yeux? Mes agresseurs sortiront de prison avec la vue et pleins de force. Si la justice décide que prendre les yeux de quelqu’un vaut six ans d’emprisonnement, je ne peux que m’incliner. Mais je suis sur un autre chemin.

Un groupe d’artistes s’était mobilisé pour défendre Pavel Dmitrichenko, le danseur qui aurait commandité l’attentat et dont beaucoup pensent qu’il a été manipulé. Où en sont-ils?

Ils ne sont pas inquiétés dans le théâtre. Je suis contre la pensée unique!

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Antonio Laginha

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